Le Pyjama année 40 d Ann Demeleumeester - non no yes
Les hommes ont toujours eu des jambes… Les femmes aussi. Les hommes portent des pantalons depuis des siècles, on gagerait que les femmes aussi, quoique pour ces dernières, chose ne fut pas aisée (Jeanne d'Arc est une exception) et ce n'est pas peu dire qu'elle le fut au prix d'une longue et coûteuse croisade (surprenante, peut-être, pour nos dames d'aujourd'hui). Alors, dressez-vous sur vos jambes (de pantalon) et entamez ce voyage au terme duquel, mesdames, vous gagnâtes le droit de porter la culotte.
Theroigne de Méricourt à l asile - © napalmtop Il faut croire que le pantalon pour dame sied bien aux périodes de troubles et de conflits, puisque son apparition dans la garde-robe féminine remonte à la Révolution française. Théroigne de Méricourt, célèbre pour ses prises de positions politiques pro-républicaines, porte le révolver à la hanche d'une large jupe-culotte, qui devient l'emblème de ces Amazones progressistes. Elle sera dénudée en pleine rue, fouettée par des femmes, tant pour ses convictions que pour ses extravagances vestimentaires, et sombrera dans la folie et les maisons d'aliénés, où elle mourra en 1817. Félicité et Théophile de Fernig, deux sœurs,
Bette Davis dans les années 40 - © tikilizzy prennent les armes et rejoignent, en 1792, les rangs de la garde nationale, vêtues… en homme. Olympe de Gouge, partisane des droits identiques pour les deux sexes, arbore ladite culotte et sera guillotinée en 1793 pour les mêmes motifs politiques que ses sœurs d'esprit. Il en fut d'autres, Camille Desmoulins, Fabre d'Eglantine, Romme, que le port dudit pantalon tenta en ces temps de
Jambes robots chez Balenciaga - © Kimidukes troubles et il faudra un homme (eh oui), pour mettre un peu d'ordre dans ce chaos, un Corse, de surcroît (aïe !). En 1800, Napoléon Bonaparte édite un décret interdisant aux femmes de se travestir, sauf pour raison de santé. Toute femme qui désire s'habiller en homme doit en demander l'autorisation au poste de police. Quelques
Olympe de Gouge, la rebelle - © Carme Sanchez Martin bravaches isolées, telles George Sand (prénom d'homme, fumeuse de cigare notoire), demeurent ça et là, mais dans des sphères souvent intellectuelles ou artistiques. La culotte pour elles reste en berne jusqu'à ce que la vague hygiéniste de 1877 la remette au goût du jour (portée sous jupe, bien entendu) en l'incluant dans le trousseau des jeunes
1948 Le new look de Dior - © sacheverelle filles de bonne famille (Au Bon Marché la compte à son catalogue).
Pendant qu'on verbalise en France (il existe un inspecteur des pantalons au Moulin Rouge), en Angleterre (tout pour nous énerver), le port du pantalon pour femme suit une ascension régulière et plutôt pacifique, poussée notamment par l'apparition de la bicyclette en 1854. La princesse de Galles n'apparaîtra-t-elle pas en costume tailleur, un beau jour de 1874 ? C'en est fait, le tailleur devient l'apanage des classes privilégiées. Dans le même temps, en 1903, les suffragettes emmenées par Emeline Pankhurst militent pour les droits des femmes arborant la fameuse jupe-culotte tant réprouvée quelques cent ans plus tôt.
1928 - © TREND LAND A nouveau siècle, nouvelles mœurs et aspirations. 1911 : Paul Poiret lance le pantalon bouffant, sorte de jupe trompe-l'œil empruntée à l'Orient alors en vogue. La maison Bechoff-David dépose un modèle de jupe-culotte (encore elle) qui crée grand débat dans la presse. Nathalie Barney, lesbienne patentée et
Femme-Homme chez Bruino Pieters - © vista_se peu soucieuse des convenances, annonce un féminisme renouvelé par ses revendications politiques et porte le "falzar". Colette, en 1912, s'affiche en costume trois pièces avec à la bouche cette phrase célèbre : "
La jupe, oui. La culotte, oui. La jupe-culotte, non !". Nouvelle étape avec la Première Guerre mondiale et l'enrôlement des femmes dans l'armement, faute de bras virils. C'est le début des
Pliage Japonais pour pantalon d aujourd hui - © Kim revendications du droit de vote, de l'émancipation d'un nouveau groupe social dont les rondes hanches ont revêtu sans rechigner la combinaison de travail à deux jambes ! Belles illusions. L'armistice signé, les hommes regagnent leur foyer et les femmes sont renvoyées sans délai aux fourneaux et à la repopulation d'une Europe dévastée par la sale guerre. Le pantalon, guère apprécié par ces messieurs, redevient objet
Ouvrière en 1917 - © Trevira
Effort de guerre en 1937 - © bakerjacci d'antiféminité, même si certaines ont du mal à le mettre au placard. Ainsi Hélène Brion, institutrice communiste et pacifiste, sera jugée et condamnée à six mois de prison, entre autre parce qu'elle porte cheveux courts et pantalon. Mais l'euphorie des Années folles bat son plein chez les intellectuelles, les artistes et les classes aisées qui apprécient en soirée les grands pyjamas oisifs de Jeanne Lanvin et le chic des vêtements de sport de Jean Patou, très courus dans les stations balnéaires de Trouville ou Juan-les-Pins. 1933 : Marlene Dietrich ou Chanel déambulent, lascives, avec béret et gilet plastron. Jacqueline Delubac (partenaire de Guitry) pose en short en couverture de Femina. La bataille s'essouffle, de guerre lasse. Le pantalon gagne du terrain.
C'est encore une guerre et la pénurie qui, par une étrange arithmétique, mettront terme au débat. En 1940,
Comme des gars par Lanvin - © tesorogiusto Mussolini
Propagande pour l enrôlement des femmes 1940 - © linnoinen interdit le port du pantalon pour femme, parce qu'il utilise trop de tissu. En France, il devient le symbole d'un antipatriotisme affiché et sanctionné. Les femmes se doivent d'être belles pour leurs hommes revenus du front en permission. Pétain et Goebbels, conjointement, invitent ces dames à un retour au costume d'inspiration traditionnelle pour affirmer les identités nationales. Madeleine Vionnet se prononce contre le port du pantalon, tandis que les femmes de simple condition l'enfilent chaque jour pour aller… à l'usine ! Eh oui, la main d'œuvre masculine faisant défaut, comme en 1914-1918, c'est aux femmes d'assurer la production d'armes
Katharine Hepburn en 1941 - © booboogbs(ça ne vous rappelle rien ?). Etrange paradoxe quand, aux USA, Katharine Hepburn et Bette Davis ne quittent plus le leur, de pantalon. En 1947, la libération incarnée par le new-look de Christian Dior réinvente une femme-fleur, séductrice et ultra élégante, mais l'histoire est en marche. Promu par les films hollywoodiens où Marylin séduit en jean, le pantalon redevient un impondérable de la garde-robe féminine. Saint-Germain-des-Prés se tortille sur les accents d'un jazz endiablé en ballerines et capri ! 1948 : geste d'une incroyable modernité, la marque Wrangler place la braguette de ses jeans femme sur le devant et plus sur la hanche. Quelques années plus tard, Brigitte Bardot arpente la Croisette, à Cannes, en pantalon s'il vous plaît ! Et vous connaissez la suite !